De l'autosurveillance collective en milieu fédéré

Dans les réflexions sur la surveillance, notamment la surveillance généralisée, il revient souvent la question d’un de ses effets : l’autocensure. Soumis au regard constant ou même simplement à la crainte de ce regard, on en vient à modifier nos comportements, nos paroles, nos actes voire nos pensées de peur d’attirer sur nous les foudres du pouvoir scrutateur et inquisiteur. C’est un phénomène bien connu, théorisé et même observé. C’est un phénomène dévastateur auquel les français ont été peu confrontés ces dernières décennies et pourtant, il va nécessairement émerger du vote à l’Assemblée nationale de la mise en place de « boîtes noires » dans les réseaux des opérateurs et hébergeurs sur Internet. Au-delà de cet effet d’autocensure, dont je ne suis pas le mieux placé pour en parler, il est un autre phénomène bien moins massif mais tout aussi intéressant qui va se mettre en place : l’autosurveillance.

Soumis à la loi comme tous les autres, les fournisseurs d’accès associatifs devront l’appliquer et permettre à l’œil inquisiteur des services de renseignement de scruter les agissements de leurs abonnés en temps réel. Logés à la même enseigne que les grands opérateurs commerciaux, et pourtant, il est une différence fondamentale dans le fonctionnement de ces structures associatives : les bénéficiaires du service sont leur propre fournisseur d’accès à Internet. Ce que ça signifie, c’est que chaque personne participe dans la mesure des ses moyens à l’élaboration du service dont elle bénéficie. Et chaque personne a un droit de regard sur les questions techniques, financières et éthiques qui sont associées à ce service. En Assemblée Générale, nous décidons collectivement des tarifs pour l’année à venir, nous décidons de promouvoir la neutralité du Net, nous décidons ou non de nous soumettre à la loi, rien que la loi, juste la loi. Ici, avec le projet de loi relatif au renseignement et ses fameuses boîtes noires, nous allons donc nous voir imposer de nous mettre sous surveillance nous-mêmes.

Comment un groupe de personnes peut décider collectivement de mettre fin à ce qui fait le liant de ce même groupe : la confiance ? Comment imaginer qu’un groupe de personnes puisse accepter collectivement une telle intrusion dans la vie privée de chacun ?

Je suis président fondateur d’une telle association depuis 2010 : Ilico pour Internet Libre en Corrèze, et j’ai beau retourner la question dans tous les sens, elle me transit : si un service de renseignement me demande d’installer un tel dispositif de surveillance généralisée au sein de notre réseau au motif qu’une ou plusieurs de nos adhérentes sont des terroristes potentielles … Je dis bien «notre réseau» car nous participons toutes et tous à le maintenir. Et ils viendront me voir moi car je suis le représentant légal. Et justement, en tant que représentant élu par mes adhérent⋅es, comment pourrais-je accepter une telle contrainte ? Comment pourrais-je accepter une telle intrusion ? Comment pourrions-nous collectivement l’accepter ? Nous ne le pourrions pas. J’ai beau retourner la question dans tous les sens, la réponse m’est toujours aussi évidente : non.

Non, nous ne mettrons pas de mouchards dans notre réseau. Non, nous ne nous mettrons pas sous surveillance. Il ne peut y avoir d’autosurveillance comme il peut y avoir un autocontrôle ou une autocensure. Parce que nous ne sommes pas des individus isolés. Parce que nous sommes des individus en réseau, une force collective, nous ne pouvons nous soumettre à une telle mesure. Parce que nous formons un réseau humain avant de former un réseau de machines. Non.

Mise à jour cet article a été repris sur Rue89 sous forme de tribune http://rue89.nouvelobs.com/2015/04/16/non-mettrons-mouchards-reseau-258702