Parfois j’aimerais être un mec

Bien sûr pour pouvoir expérimenter tous ces trucs basés sur l’appareil génital masculin. Pisser au coin d’un immeuble, se branler, baiser. Ce genre de trucs. Et puis aussi, surtout même, pour pouvoir rentrer chez moi sereinement, quelque soit l’heure.

On m’a souvent dit « ne rentre pas trop tard, fais attention aux gens dans la rue, rentrer seule passé minuit, c’est dangereux, etc. » Mes parents, des amis, les journaux. Pourtant, je sais, statistiques obligent, que les viols ne sont pas le fait d’un individu planqué au coin d’une rue en attendant mon passage, mais majoritairement par des membres de la famille ou des amis.

Mais la société m’a dit que je devais me tenir sur mes gardes, alors c’est ce que je fais. Parce qu’avant le viol, il y a les agressions verbales. Celles-ci je les connais bien. Elles sont réelles, et elles surgissent n’importe quand.

Prenons cette rue. Une rue passante en journée comme la nuit. Une rue en pente que je dois remonter pour rentrer chez moi. Une rue que je connais relativement bien, ce n’est pas là que j’habite, mais presque, je l’emprunte fréquemment.

Ce soir, je suis sortie d’un bar avec deux cadeaux d’une amie : une brioche et une grande bouteille de bière. La brioche sous le bras, la bouteille de bière à la main, je commence à remonter cette rue. L’une des dernières fois que je suis passée par là, j’étais avec des amis et un verre d’eau qui a fini dans la gueule d’un mec qui a commenté mon aspect d’un très obligeant « hum, c’est joli, ça ». « ça ». J’ai arrêté de tracer ma route alors que je reçois ce genre de remarques. la plupart du temps. Je sais que je fais bien, que les femmes ne sont pas à la disposition de la gente masculine circulant sur les trottoirs, qu’il est nécessaire de ne plus laisser couler, de faire face. Je sais aussi que ce faisant, en particulier quand je suis seule, je prends un risque. Alors ce soir, je porte ma bouteille de bière par le goulot. Je sais que si besoin, je peux m’en servir comme d’une batte. Ce soir, contrairement à d’habitude, je n’ai pas mon sweat à capuche dans lequel je m’enfonce habituellement. Mais j’ai ma bouteille. Alors je marche la tête haute. Parce qu’il n’y a pas de raison.

J’ai fait une remarque, plus pour la blague, en me séparant de mon groupe d’amis : « merci pour la bouteille, ça me rassure de savoir qu’elle pourra potentiellement finir dans la tête d’un mec qui m’aurait un peu trop fait chier, à défaut de la boire. » Mine de rien, j’ai toujours ça en tête. Mais cette rue, à part l’histoire du verre d’eau, je n’ai jamais eu de problème. Je remonte à pas assurés. Je croise un homme qui ne ralentis pas, ne lève pas spécialement la tête, rien de suspect, sauf à ma hauteur, son « bonsoir… ».

Ce simple mot va signer le début d’un retour angoissé jusque chez moi, ça ne fait pas 5 min que je marche et j’en ai encore au moins 15 dans le secteur. Oh, le mec, il a continué son chemin. Seulement voilà, j’ai osé lever la tête pour rentrer chez moi, je ne sais pas quel signal j’ai envoyé, mais une personne qui ne dis probablement (je ne sais pas pourquoi je prends des pincettes, je sais qu’il ne le fait pas, point.) jamais bonsoir à personne d’autre qu’à des nanas qui lui plaisent s’est intéressée à moi. Ce soir, on m’a rappelé que j’étais une cible. Alors je raffermis ma prise sur ma bouteille, et je continue de marcher. Et je continue de réfléchir. Si on m’emmerde par derrière, j’ai l’avantage de la pente et du mouvement de mon torse qui donnera de l’élan à mon bras et donc à la bouteille. Si on me fait chier en arrivant en face de moi, je devrais jouer l’esquive.

Un mec sifflote derrière moi. Merde. Il ne sifflait pas il y a 15 secondes, il y a ces deux nanas à ma hauteur, je ne sais pas, peut-être qu’il essaie d’attirer leur attention, ou la mienne, s’il fait chier je réagis, c’est sûr. Je tourne dans la jolie rue. Celle qui est calme, mais s’il décide de me suivre, je suis seule. Ok, je psychote, il ne me suis pas, je suis tranquille au calme, je souffle, je continue de grimper. Je raffermis ma prise sur le goulot de la bouteille.

Je réfléchis aussi à ce billet, parce que je sais qu’en rentrant, je vais devoir écrire ce stress récurrent, de devoir rentrer chez soi seule. Subir des remarques, potentiellement me faire agresser. J’arrive à ce carrefour, à l’angle de chez moi. Quelques mois plus tôt, je l’ai traversé en compagnie d’un groupe de trois personnes. J’avais dit à l’une d’elle, un mec, peu de temps avant : « un jour, tu marcheras 10m devant ou derrière moi, et tu comprendras. » J’espérais que ça n’arriverait pas si vite. Pour une raison indéterminée, je me suis séparée du groupe pour traverser. J’ai contourné une voiture garée juste après le passage piéton. J’attends, parce qu’une voiture arrive à tombeau ouvert du haut de la rue et qu’elle n’a pas l’air de vouloir ralentir. Grosse surprise, elle freine, trop tard pour laisser mes potes traverser au passage, mais suffisamment pour se ranger le long de la voiture que j’ai contournée, puis à ma hauteur. Mes potes traversent derrière la voiture, moi je suis coincée, je dois attendre qu’elle dégage le passage devant moi. Vitres teintées. La fenêtre côté passager se baisse : « hey, j’adore ta coupe ! ». Ne rien répondre, et pourtant c’est tentant, mais je ne sais pas combien ils sont, les vitres sont teintées, je ne sais pas, je ne prends pas le risque, mes potes ont déjà bien avancé, je suis seule, je ne prends pas le risque. Je me faufile entre cette voiture et celle qui est garée, fais un geste de désapprobation, retrouve mes potes, m’effondre. J’ai eu peur. très peur. Et les autres n’ont rien vu. 10m d’écart, à peine.

Je ne suis plus sereine à ce carrefour. Un taxi arrive derrière moi et ralentit pour déposer son passager, je flippe. À cause d’un « bonsoir » 15 min plus tôt. À cause d’une remarque considérée par la plupart des gens comme positive sur ma coupe de cheveux quelques mois plus tôt. Sauf que ce n’est jamais anodin. Ce n’est jamais juste un compliment. C’est un rappel constant que je suis dans la rue, à la disposition des mecs qui la fréquentent aussi, pour validation, pour le plaisir de leurs yeux. Oui, parfois j’aimerais être un mec. Parce qu’eux n’ont pas à se poser de questions quand ils rentrent chez eux à 2h du matin après une bonne soirée.

Date de publication originale : 14/12/2013