GAFA, du minitel ? Pas de l'Internet ?

J’entends régulièrement, et parfois de manière virulente, dire que Google, Amazon, Facebook, etc, ce ne serait « pas de l’Internet » mais du Minitel. Ça a le don de m’énerver et je vais vous expliquer pourquoi.

Occupy DGSI, le pirate à l’abordage

À l’occasion du vote final de la loi Renseignement, un pique-nique a eu lieu le 21 juin dernier devant la DGSI à Levallois. Le moment venu, un tour de parole s’est organisé et des personnes se sont exprimées vis-à-vis de la surveillance, des moyens de s’en préserver, etc. Sans pour autant devenir trop technique, le débat et les termes utilisés ont paru lointain à une personne présente qui a osé le faire remarquer. Se faisant, elle a eu le malheur de prononcer dans une même phrase les mots « Internet «, » Facebook « et » Google « déclenchant sans le savoir l’ire d’un jeune homme dans la foule. Prenant la parole à son tour quelques instants plus tard, il s’est présenté comme militant au Parti Pirate (PP) et s’est lancé dans un long monologue hargneux assénant une seule idée : « Google, Facebook, vous avez tout faux, ça n’est pas Internet. C’est du Minitel ! ».

D’une part sur la forme, son intervention était relativement agressive. Pas vraiment le genre de ton qui permet de faire entendre une idée à son interlocuteur. Engueuler quelqu’un publiquement, ça n’aide pas vraiment au dialogue.

J’ai tenté de discuter avec lui après son tour de parole, en aparté. Son raisonnement était relativement circulaire. Il avait une partie de son raisonnement qui était valable mais à un moment, ça déraillait. Comme si la logique s’évanouissait pour ne laisser la place qu’au dogme, aux mots-concepts. J’ai également ressenti qu’il avait l’impression de détenir la vérité, qu’il savait, lui, et pas cette femme plus agée. Il avait eu une révélation et se devait de l’asséner au monde. Car lui seul avait vu de l’autre côté du rideau. Vous voyez un peu l’idée. Dur de discuter avec quelqu’un comme ça.

En fin de compte, je n’ai pas réussi à le convaincre qu’il venait de raconter n’importe quoi, n’importe comment et qu’il aurait mieux fait de se taire. Peut-être que s’il me lit, il comprendra.

Cicéron, c’est pas carré

Si Google, Facebook, etc ne sont pas de l’Internet, ne font pas partie d’Internet. Que seraient elles ? Ses sociétés seraient une émanation, une résurrection du Minitel, gloire française de la fin du siècle dernier. En tout cas, c’est le discours tenu par le pirate à l’abordage tout azimut.

Pas besoin d’avoir fait Saint Cyr pour voir qu’il y a un problème … On consulte bien Google, on envoie bien des messages sur Facebook au travers de sa connexion à Internet, pas via une boite moche aux allures cubiques. Alors pourquoi un tel acharnement à vouloir convaincre que les GAFA, c’est pas de l’Internet … pourquoi vouloir faire rentrer dans la tête de quelqu’un une idée qui n’a pas de sens, même pour les non-techniciens. Sans doute parce qu’il voulait dire autre chose et qu’il l’articule mal.

Google, Facebook, Amazon : c’est bien de l’Internet

Il est temps de s’y faire. Oui, Google et co. C’est bien de l’Internet. C’est pas du BeBop, c’est pas du Minitel non plus. Non content d’être accessibles via le réseau des réseaux : Google, Facebook, Amazon vont plus loin. Ils sont des opérateurs de ce réseau. Ils font partie des 50 000 et quelques réseaux qui composent Internet. Ils ont rempli les mêmes formalités que tout le monde pour en arriver là et sont tenus aux mêmes règles de bon fonctionnement. Dans la non-hiérarchie qu’est Internet, ils sont au même plan que les FAI associatifs de la Fédération FDN. Sur le réseau, ils ne valent pas plus, pas moins. Et ce n’est pas anodin.

Pourquoi c’est important

Ce n’est pas anodin car leur nier le statut commun, c’est justement leur permettre de s’abstraire de ce commun et former une hiérarchie. Avec des passe-droits, avec des privilèges. C’est mettre nos petits opérateurs sur un plan inférieur et c’est remettre en cause un des fondements d’Internet : Internet n’est jamais que l’assemblage de dizaines de milliers de réseaux interconnectés les uns aux autres, sans ascendance, sans primauté, sans réseau central.

Remettre en cause ce statut commun en mettant en exergue la position de domination de ces entreprises, c’est créer la breche pour que les petits opérateurs soient eux considérés comme négligeables et « pas de l’Internet » non plus. C’est extrêmement dangereux. C’est accepter qu’il y ait des critères arbitraires et subjectifs pour dire ce qui fait Internet et ce qui n’en fait pas partie, alors même que ça n’est qu’une question technique, objective.

Mais alors, pourquoi ce serait du Minitel ?

C’est la question que j’ai choisi de garder pour la fin. Pourquoi ce pirate et tant d’autres que j’entends régulièrement considèrent que les GAFA sont plus proches du Minitel que d’Internet ? Parce qu’en effet, et c’est là où nous partageons le constat initial, ces entreprises sont aujourd’hui devenues des points centraux dans les usages d’Internet. Tellement centraux que les usages présentent des similarités avec les usages du Minitel. Alors, pour celles et ceux qui ne se souviennent pas, le Minitel avait pour caractéristique d’être un réseau dit en étoile, c’est à dire un réseau centré où les utilisateurs étaient toutes et tous dépendant du nœud central.

La topologie d’Internet est complétement différente. Comme je l’ai dit, il s’agit d’un réseau de réseaux. Cependant, il y a une crainte, légitime, du fait de la centralisation des usages de voir la structure d’Internet en être affectée. C’est en partie le cas aujourd’hui, mais pour autant, on ne peut pas prétendre qu’ils soient en mesure de prendre le contrôle du réseau dans sa globalité. Beaucoup de nos échanges finissent dans le réseau de ces géants et c’est pourquoi plein d’initiatives existent pour décentraliser le réseau, pour créer des alternatives distribuées.

Reformulons

Si on cherche à refaire passer le message de notre pirate hargneux, cette fois de façon intelligible, comment le formuler ?

Plutôt que de semer la confusion dans l’esprit de son interlocuteur en mélangeant les usages et la topologie du réseau, il serait plus pertinent d’évoquer la domination de ces quelques entreprises. D’expliquer les dangers d’une telle centralisation. Pour nous dans un premier temps, à cause des données personnelles qu’on leur confie ainsi. Et puis pour le réseau en lui-même, si sa structure se déforme pour suivre une topologie hypercentrée alors on peut craindre pour sa nature et ses qualités conséquentes, comme la liberté d’expression.

Il faut indéniablement contrebalancer ces centralisations, il faut des alternatives durables et décentralisées voire distribuées. Le dire, c’est bien. Y travailler, c’est mieux ;)

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